Lettre ouverte aux parents d’enfants turbulents (Partie IV)

Photo : Anonymes

Alors c’est sûr, il y a plusieurs stades de turbulence. Notons-en 3 :

Le premier, « l’élève bavard ». Phase douce par laquelle quasiment tous passent tôt ou tard. Il abuse un peu de son temps de parole mais les résultats sont là alors on en rigole. Et puis s’il bavarde, c’est quasi à cause de ses voisins; pas de quoi vous affoler, parents, aux remises des bulletins.
Ensuite, l’élève évolue tel Salamèche en Reptincèle (pour les plus jeunes d’entre vous, ceux d’avant Supercell), de « bavard », il devient « immature ». Les bons élèves grandissent et réfléchissent au futur. Chez lui, la seule chose qui grandit, c’est son manque de concentration (Ici une blague douteuse me vient, mais je fais confiance aux esprits dérangés pour y penser sans contaminer les âmes innocentes). Donc disais-je, ce qui grandit chez lui, inexorablement, est son manque de concentration… C’est dommage, il gâche un potentiel infini à amuser la galerie par ses déclarations.
Au troisième stade, il devient persona non gratta. Comme un caillou dans la chaussure qui gratte, ah! ce virus, ce « perturbateur », ce voyou. Les bonnes notes ne sont plus là pour nuancer ses mauvais coups. Les regards sont inquiets car son attitude, plus provocatrice, ne nuit pas qu’à ses résultats mais à ceux de la classe spectatrice. Le public n’étant plus seulement le voisin de droite, il est rapidement responsable de tous les maux; en effet, le bon déroulement des cours éclate à mesure qu’il fait le beau.
Il existe enfin un quatrième degré mais celui-ci dépasse celui des turbulents; c’est autre chose : plus extrême, plus direct, moins feutré… qu’on pourrait qualifier de violent.

Certains restent toute leur vie au premier stade, d’autres gravissent les échelons progressivement. Ça prend du temps mais le temps ils l’ont. Moi en tout cas, je l’avais.
Si je devais me diagnostiquer, je dirais que j’ai côtoyé tranquillement le premier stade en primaire. Qu’à la fin du collège, j’atteignais le second round avant de grimper dès le lycée au troisième niveau et qu’un «pas grand-chose» me retienne de basculer vers cette «quatrième dimension».
Ce «pas grand-chose» c’est peut-être l’éducation, l’ouverture à la culture, un entourage pas trop sauvage, ou, tout simplement, le fait que notre esprit se trouve à un moment, occupé, envahi, accaparé par quelque chose, par accident.

Un accident béni qui nous fait voyager. Dans certain récit, on parle de «foudroyé». Oubliés les cours, oubliés les potes, en un éclair valsèrent les fenêtres et les portes.
J’étais assis là, mais j’étais ailleurs… j’étais loin.
J’étais assis là, mais n’ayez pas peur… j’étais bien.
Mais enfermé là, je décomptais sans fin, les minutes et les heures.
Oui j’attendais las, que retentisse enfin l’appel salvateur.
La sonnerie de l’horloge me jetait dehors, peut-être que la réponse était à l’extérieur.
Car dans cette classe, rien n’expliquait alors, les raisons qui hâtaient, les battements de mon cœur.

L’amour.

Bordel l’amour. J’parle pas du centième ou même du deuxième. Mais du premier. Celui qui te retourne, qui modifie tes repères de puissance. Tu croyais tout connaître des émotions fortes… Tsss, ça c’était avant. Là tu commences à comprendre.
Que tout ce que tu croyais important est aujourd’hui incroyablement futile ! Les émotions étant décuplées à cet âge, l’intensité du premier amour prend des proportions complètement folles. Un tsunami, une bombe nucléaire… un big-bang! juste là, à l’intérieur de toi.

Ça t’obsède. Au point d’en modifier ta conception de la vie; ton ordre des priorités s’en retrouve bouleversé: devant de bons résultats scolaires, devant le regard des parents, devant un avenir, devant tes potes, devant boire, devant manger… trône en haut de la liste: la voir… L.

Ah, je me souviens comme si c’était hier. Vous aussi forcément. Pour moi, c’est L.
Rien n’avait plus de valeur que ces moments ensemble. J’étais prêt à tout pour prolonger, étendre, rallonger, entretenir, relancer, temporiser, faire durer… le moindre de ces moments.
Ne serait-ce qu’une seconde de plus car une seconde ensemble, c’était plus fort que de monter pour la première fois en haut de la tour Eiffel. Qu’importe… la plus belle vue, c‘était ses yeux. Plus fort que de découvrir les attractions de Disneyland quand t’es enfant. Qu’importe… le grand huit, c’était ses yeux. Plus fort que de revoir la plage après 1 an de galère. Qu’importe… la mer, c’était ses yeux.

L et moi étions dans le même lycée, ce qui rendait possible le fait de se retrouver.
Avant les cours, après les cours. A la pause de 10h, au déjeuner, à la pause de 15h.
Entre deux cours. Entre deux portes. Entre deux potes. Entres deux minutes
Dans un parc, sur un banc; dans une rue, sur une barrière; dans un hall d’immeuble, sur une marche; dans un fast-food, sur une banquette.

Être ensemble. «Pour toujours».

Non le premier amour ne s’oublie pas. Il est puissant quand il commence.

Et bordel… qu’il est puissant quand il finit. Quelle est douloureuse cette rupture! On a connu l’infini partage, l’infinie passion, l’excès même. On découvre l’infinie solitude, le profond découragement, le retour à une réalité sans couleur. Une plaie béante que le temps recouvrera mais sur laquelle longtemps, chaque tentative de réconfort est un grain de sel.

Alors vous êtes assis là, tentant de camoufler votre douleur. Oui vous avez oublié d’apporter ce livre. Mais qu’est-ce qu’un livre qui ne parle pas d’L ?

Et cette professeure de français qui vous regarde et qui vous dit : vous n’êtes pas sérieux Monsieur… Quel comble! Elle devrait le savoir elle, passionnée par les lettres, fascinée par Rimbaud, que l’on n’est pas sérieux, quand on a 17 ans!

A suivre…

S.B.

Lire la partie 5 : http://wp.me/p6fyF9-2H

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29 réflexions sur “Lettre ouverte aux parents d’enfants turbulents (Partie IV)

  1. En lisant et relisant vos différents billets, j’ai effectivement retrouvé des passages qui pouvaient s’apliquer à nos deux garçons que nous avons élevés du mieux que l’on pouvait et même, par la suite, à notre petite fille aînée de ses 4 à 11 ans. Les garçons, des hommes maintenant de 49 ans et 53 ans ont choisi des chemins de vie et des métiers différents mais aussi par rapport à mon propre métier que je me suis bien gardé de leur imposer lol
    Il est évident que mon épouse et moi avons aussi bien évolués pendant ces années et c’était indispensable pour suivre nos chérubins du début, aussi c’est avec plaisir que je retrouve dans vos écrits des passages par lesquels nous sommes passés…..avec bonheur.
    Tout ceci nous a formés nous aussi et c’est ainsi que nous avons encore mieux participé à l’éducation et l’apprentissage de la vie de notre petite fille. Celle-ci a ainsi pu développer son propre caractère,
    Elle avait décidé qu’à 10 ans elle serait une grande et qu’à 15 ans, elle ferait ce qu’elle aurait décidé de faire.
    Juste un petit exemple amusant : à 10 ans, elle nous a demandé, au restaurant, de la laisser choisir seule un repas « de grande » au lieu de l’habituel « repas d’enfant ». Nous avons décidé de la laisser faire : Libre service pour les entrées, les fromages et les desserts, le plat de résistance était au menu, c’était parfait pour cet apprentissage de la vie
    Arrivée au milieu du plat de résistance,elle à calé et elle nous a regardé avec un air contrit : « Papy, Mamie, je reconnais que j’ai commis une erreur mais a présent j’ai compris »
    Par la suite elle nous a montré que la leçon avait porté ses fruits, elle a toujours fait oeuvre de mesure en ses actes. Comme quoi le prix d’un repas est insignifiant par rapport aux résultats.
    Merci encore mon cher Sacha de ces lettres si passionnantes et si réelles !!
    Michel (79 ans !)

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    1. Merci d’avoir partagé, à votre tour, votre expérience Michel ! Je suis flatté et heureux que vous ayez trouvé des échos dans ces textes. Votre anecdote est une bien belle leçon de vie et la preuve que l’éducation passe par ce genre de petites libertés : il n’y a rien de tel que de montrer les choses comme vous l’avez fait, là ou d’autres auraient tenté d’expliquer… en vain.
      A très bientôt j’espère… avec d’autres anecdotes bien sûr ! 🙂

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  2. Ah l’amour, à tous ceux qu’à bitent que dedans comme on squate la beauté que pour la taguer, je tatoue sur toute la surface du corps :
    « J’suis qu’un con sans poêle autour »…

    a Fesses de Bouc, pour sa grandeur inégalable pour son anti-conception humaniste !

    Merci c’est bon parce que rare.

    Niala-Loisobleu
    25 Octobre 2015

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  3. ah sacha, je n’avais pas vu ce billet! et je ne peux qu’adorer tellement je me reconnais dans tes mots……à ceci près que j’avais 13 ans et que j’ai épousé ce premier amour et qu’il est le père de mes filles……et ce ne fut pas un conte de fée pour autant car nous avons essuyé de nombreuses et terribles tempêtes mais sans cesser de nous aimer
    j’étais une ‘bonne’ élève et il m’a fallu batailler pour avoir le droit d’aimer car dès qu’une note était moins bonne, j’avais droit au ‘elle n’aura jamais son bac car elle a la tête ailleurs’…….or, rien que pour LEUR (famille, profs) prouver qu’ils avaient tort j’ai eu mon bac (scientifique qui plus est avec une excellente note en français pour mon commentaire composé d’un poème d’amour de Victor Hugo…..)
    ma révolte d’alors remonte grâce à tes mots et ça fait un bien fou! continue sacha, continue! 😉

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    1. J’aime beaucoup l’idée que la remise en question et le doute émis par l’entourage, soit une motivation pour se battre encore plus ! Merci encore pour tes retours, à très bientôt !

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    1. Merci pour ce commentaire et oui j’ai tendance à croire qu’il faut toujours garder espoir. Bon courage dans votre travaille, j’espère que vous saurez les aider à « grandir » 😉

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  4. Joli texte, qui réveil en moi les angoisses ressenties au moment de la sonnerie d’entrée en classe, sachant qu’il y aura une interrogation sur un leçon dont je n’avais pas la première ligne.
    Cela était le stade où j’étais encore inquiète, après sont venue la provoque et la violence.

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  5. Désolée, ça n’a rien à voir et peut être le sais-tu déjà, mais il y a un problème de lien lorsque l’on souhaite arriver sur ton blog. Pour ma part, j’arrive sur une page qui ‘introuvable ».

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    1. Vous avez raison mais le problème est résolu, le lien était mal renseigné dans mon profil. A présent si vous souhaitez vous abonner, vous le pouvez 🙂

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    2. Va pour le vouvoiement donc…. Ravie que le problème ait été réglé car c’était dommage, les gens cliquant sur votre profil à partir de mon blog (ou d’autres blogs), vous auraient peut-être manqué.
      Et c’est avec plaisir que je tente l’abonnement :-).
      AU plaisir.

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  6. Tout d’abord, je vais dire « tu »… Ensuite, merci pour la visite et le like sur mon blog. Enfin, que tes textes soient courts, longs, amusants, tristes, moqueurs ou que sais-je encore, ils font de Sacha B. une personne attachante :-).
    Je reviendrai avec plaisir je pense.
    Bonne continuation.

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  7. Par ces mots, moi adulte aujourd’hui, je retrouve l’innocence des sentiments, de ce premier amour naissant qui trouble à jamais…. Joli texte, jolies liaisons, jolies images…. En un mot…. Joli voyage dans le temps…..

    Aimé par 1 personne

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